jeudi 30 mars 2017

L'amertume des raisins intraduisibles

Mon héros se promène dans un endroit imaginaire, une sorte de musée où sont rassemblés un certain nombre d'objets historiques ou étranges, parfois magiques. Vous savez, le nez du sphinx, les bottes de sept lieues, ce genre de choses.

Il est dans l'allée des S. Il y trouve entre autres des objets ayant appartenu à des personnages au nom en S, et aussi un serpent particulièrement agressif. Mais ça ne l'affecte pas plus que ça. Et puis il voit un bocal rempli de raisins conservés dans de la saumure. Et tout à coup, son humeur change complètement, et il voit tout en noir.

Pourquoi ? Parce que ce bocal contient des "sour grapes", des raisins amers. Vous savez, comme dans la fable d'Ésope reprise par La Fontaine, où le renard n'arrive pas à attraper les raisins et s'en va, dépité, en grommelant que de toute façon, "ils sont trop verts, et bons pour les goujats". L'expression est passée dans le langage courant en anglais, mais elle s'est déformée, et en général, on ne l'utilise pas à bon escient, mais plutôt pour exprimer le fait que quelqu'un est amer ou pessimiste.

Cela fait donc des semaines que je cherche quelque chose qui répond à ces critères :
- concret, tangible, qu'on puisse mettre sur des étagères ;
- commence par un S ;
- évoque immédiatement, pour des lecteurs français, une idée de mauvaise humeur (ou d'angoisse, ou d'amertume, ou n'importe quel sentiment négatif, en fait : on peut adapter) ;
- de préférence, peut être contenu dans un bocal.

Donc si vous êtes en train de vous ennuyer au boulot et que vous avez envie d'y réfléchir, ne vous gênez pas, surtout. Si quelqu'un a une idée de génie, je m'engage à lui offrir un exemplaire du bouquin quand il sera publié en français.


mardi 28 mars 2017

Musée de la marine, berges rive gauche et panne de kindle

Et donc, dimanche, nous devions aller au Louvre. Sauf que le Grand n'en avait pas envie, et qu'il a réussi à convaincre son frère de changer d'avis. Direction le Musée de la Marine, au Trocadéro. Alors, franchement, je ne voudrais pas faire ma snob, mais quand on a visité le Musée de la Marine de Gênes, qui est extraordinaire, aller voir ensuite celui de Paris, c'est un peu comme admirer trois poissons rouges dans un bocal après être allé au Grand Aquarium de Saint-Malo. C'est-à-dire qu'il y a des maquettes de bateaux, et puis des jolis tableaux de bateaux, et puis quelques instruments de navigations, et puis encore des maquettes, mais quand on ne voit pas la différence entre un voilier et un porte-avion (disons qu'il y a moins de mâts) et qu'on ne s'y intéresse pas plus que ça, on s'y ennuie vite.

Heureusement, c'était gratuit. Et comme le musée est sur le point de fermer pendant plusieurs années pour se moderniser un peu, ce qui ne sera pas du luxe, il y avait quelques animations sympas. Les trois petits sont même revenus avec des tatouages éphémères d'encres, d'étoiles de mer et de bateaux (mais j'ai réussi à éviter le stand "nail art", ouf).

Après quoi nous avons fait une longue promenade sur les berges rive gauche, celles qui sont piétonnes depuis suffisamment longtemps pour que plus personne n'y trouve rien à redire. Jardins, hamac, marelles, jeux divers : sympa. Et en plus, tous les cyclistes ont réussi à éviter Mr Thing Two qui courait dans tous les sens et faisait de son mieux pour se jeter sous leurs roues. Un grand bravo à eux.

Des jumelles gratuites, c'est rare. Et très apprécié.

On remarquera que le Filou gagne (mais je crois qu'il avait triché)

Un labyrinthe rigolo (là, c'est Darling que je soupçonne d'avoir triché)


Inutile de vous dire qu'au retour, le RER n'avait pas fait deux stations que le Filou s'était endormi, très vite imité par Miss Thing One.

Bref, une belle journée, sauf qu'elle a été marquée par un drame. Figurez-vous que ma gourde s'est ouverte dans mon sac. Ah non, je n'ai pas de chance avec les gourdes, ces derniers temps. Quand je m'en suis aperçue, il y avait trois centimètres d'eau au fond de mon sac à dos en cuir (dont l’étanchéité est donc désormais prouvée). Pour le porte-bébé (utilisé quand le Filou s'est ouvert le genou vers la fin de la balade), le porte-monnaie, les biscuits (pour une fois, j'ai apprécié le sur-emballage), et même l'agenda (un peu gondolé, mais je m'en fiche), ce n'était pas grave. Le portable et l'appareil photo étaient plus haut, heureusement. En revanche, celui qui a bien trempé dans l'eau, c'est mon kindle.

Après l'avoir secoué et essuyé de mon mieux, j'ai essayé de l'allumer, et voilà le drame dont je vous parlais : message d'erreur. Votre appareil a besoin d'être réparé. Problème de batterie.
Si, c'est un drame. Surtout juste avant Bologne. (Et là, je suis bien consciente que seuls quelques happy few vont comprendre la référence*). D'accord, j'ai un autre kindle, mais pas tactile (donc impossible de "feuilleter" les livres), et surtout sans rétroéclairage, donc pas moyen de lire le soir au lit quand on dort dans la même chambre qu'un enfant pendant les vacances !

Mais attendez, ne versez pas trop vite des larmes de sang sur mon sort pathétique. De retour à la maison, je me suis dit que qui ne tente rien n'a rien, que je n'avais rien à perdre, que de toute façon je n'avais plus le temps de le faire réparer avant de partir en vacances, et que bon sang de bonsoir, je n'étais pas plus idiote qu'une autre. J'ai donc cherché en ligne un tutoriel sur la façon de démonter l'appareil. Et je l'ai fait.

(Le verre à liqueur, ce n'est pas pour me donner du courage,
c'est pour y mettre les vis minuscules.) (Je précise, juste)


J'ai essuyé toutes les pièces, surtout la batterie ; j'ai laissé sécher ; j'ai remonté la machine. Ensuite, puisque l'écran restait figé sur le message d'erreur, j'ai cherché et trouvé le moyen de la réinitialiser. Et... ta-dam... ça a marché !

Voilà, je suis très fière de moi, qu'on se le dise. Et surtout, j'ai un kindle qui fonctionne, ouf.

(Il me faut des nouvelles gourdes, par contre)



* Pour les autres, je vais être sympa : c'est la plus grande foire du livre jeunesse en Europe, où se négocient un grand nombre de droits étrangers, d'où fiches de lecture urgentissimes demandées par les éditeurs, avec email en plein milieu de la nuit – ils ne dorment pas beaucoup, là-bas – et réponse souhaitée dans 24h.

dimanche 26 mars 2017

Des femmes et des hommes (allemands)

Allemand du soir. (Quand j'y pense, je me trouve héroïque de réussir à caser ça presque tous les jours entre le coucher des enfants vers 21h et la reprise du boulot à 21h30 ou plus.)

— Allez, mon grand, on revient sur cette histoire de conditionnel ?
— Non, on fait plutôt mes devoirs pour mardi ? J'ai dix phrases à inventer.
— D'accord. Le thème ?
— Cinq clichés sur les hommes, et cinq sur les femmes.

Cette prof a toujours des idées extraordinaires.

Et voilà comment j'ai passé une bonne partie de ma soirée, non seulement à faire de l'allemand, mais aussi à écrire des crétineries telles que "Les hommes ne sont pas capables de faire plusieurs choses en même temps", "Les femmes sont plus douces avec les enfants", "Les hommes aiment bricoler" ou "Les femmes sont coquettes."

(Soupir)


[Bonus : après avoir terminé les phrases, on note le vocabulaire. Par-dessus son épaule, je constate que le Grand a écrit "étourdit".
— Enlève-moi ce T de là, s'il te plaît.
— Un S, alors ?
— Ben non, pas au singulier.
— Ah bon ? Pas de lettre muette ?
— Non. I tout court.
— Pff... C'est décevant.]

samedi 25 mars 2017

Méconnaissance mutuelle

Jeudi soir, c'était l'inauguration du Salon du Livre. Je ne vais pas vous raconter une fois de plus qu'une jeune femme m'a embrassée sur les deux joues en m'appelant par mon prénom et en me tutoyant, et que je n'ai pas la moindre idée de son identité, n'est-ce pas ? Non, ce n'est pas la peine.

Mais une petite anecdote dans la même veine : avant d'aller au Salon du Livre, j'étais allée à l'Assemblée Générale de l'association de traducteurs dont je fais partie. J'ai reconnu (si, si !) deux ou trois personnes, mais j'ai cherché en vain des yeux dans la salle une collègue dont je savais qu'elle faisait partie du bureau. J'avais dîné avec elle et d'autres collègues au restaurant, il y a deux ans. Je ne l'ai pas trouvée, et elle n'est pas venue me voir. Tant pis. J'ai bavardé un peu avec d'autres gens, j'ai fait connaissance de ma voisine de gauche, j'ai regardé de travers ma voisine de droite qui n'arrêtait pas de bavarder avec son propre voisin, je me suis présentée à une traductrice qui avait traduit la même auteure que moi, j'ai demandé à une autre des nouvelles d'une éditrice qui a complètement disparu dans la nature, etc.

Et puis bon, je suis allée au Salon, et comme prévu, je n'ai rien réussi à manger, pas plus que je n'ai pu regarder les livres en paix, donc j'ai fini par m'asseoir dans un coin et par traduire un chapitre de plus de mon roman en cours (oui, j'avais eu la bonne idée de prendre mon ordinateur) en attendant l'heure à laquelle je devais retrouver mes collègues. La soirée finie, nous sommes allées joyeusement au restaurant. J'étais curieuse de savoir si celle que j'avais cherchée en vain à l'AG allait venir. Je m'attendais à moitié à ce qu'elle me dise "Dis donc, je t'ai vue tout à l'heure, pourquoi as-tu fait semblant de ne pas me reconnaître ?"

Ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est à voir apparaître ma voisine de droite. La bavarde à qui j'avais failli lancer un "Chut !" au moment où elle expliquait à son voisin que la "romance" d'aujourd'hui n'était plus ce qu'elle était, et qu'on ne trouvait plus de romans à l'eau de rose sans scènes érotiques ou pires (rien qu'en pensant à ses exemples, j'en rougis encore). Celle avec qui j'avais échangé quelques mots à la fin de l'AG. Et qui ne m'avait pas reconnue non plus, donc.

Ça m'a fait très plaisir de voir que je n'étais pas la seule aphysionomapathe...

PS : En vrai, ça s'appelle de la pronopagnosie.

jeudi 23 mars 2017

Plus royaliste que la (petite) reine

— Allez, mon Grand, c'est l'heure de partir pour ton rendez-vous chez le dentiste.
— On y va en vélo ?
— J'ai pris nos cartes vélib, on reviendra en vélo. Mais je pensais y aller en RER.
— Pourquoi on n'y va pas en vélo ? C'est loin ?
— Huit ou neuf kilomètres. Quatre stations de RER.
— On a encore le temps d'y aller en vélo, si on part maintenant ?
— Oui, mais pourquoi ?
— Parce que ça fait faire du sport. C'est important de faire du sport.
— Tu rigoles ? Tu viens de faire deux heures d'aviron, tu m'as même dit que tu avais des courbatures partout ! Et puis c'est TOI qui dis ça, toi qui est capable de passer une semaine de vacances sans bouger de ton lit, sauf pour manger ?
— Si on y va en vélo, je pourrai emporter mon Encyclopédie de la Seconde Guerre mondiale dans une sacoche, pour la lire dans la salle d'attente. Elle est trop lourde pour la porter à la main.
— Si vraiment tu tiens à emporter ton Encyclopédie de la Seconde Guerre mondiale pour les cinq minutes pendant lesquelles nous devront attendre, tu peux la mettre dans un sac à dos.
— En vélo, on est sûrs d'arriver à l'heure. Des fois, le RER a un problème et s'arrête entre deux stations.
— Bon, mon Grand, arrête de me sortir des arguments bidons, et dis la vérité. Ce n'est pas pour ça que tu veux y aller en vélo. Je le sais.
— Hein ? Quoi ? Pourquoi ? Qu'est-ce que tu insinues ?
— Allez, avoue : tu aimes te déplacer à vélo, tout simplement...

Il n'a pas démenti. Nous avons fait joyeusement nos 18 kilomètres, et au retour,  comme j'avais eu la bonne idée d'emporter des muffins aux myrtilles et une thermos de chocolat chaud, nous nous sommes arrêtés dans un parc pour goûter.

Je crois que pour celui-là, c'est bien parti : il s'y est mis tard, mais il a bel et bien mordu à l'hameçon...

mercredi 22 mars 2017

Réclamation, proposition, décision et suggestion

C'était juste une remarque de la part de son père, quelque chose comme "arrête de taper sur la table" ou n'importe quoi du genre, mais Mr Thing Two, d'habitude plutôt gentil et accommodant, a tout à coup piqué une crise. Après avoir hurlé sa rage contre son père et contre le monde entier, il m'a laissé le prendre dans les bras, sanglotant, et a tenté de m'expliquer ce qui le chagrinait :
— C'est toujours les parents qui décident tout ! C'est jamais nous ! J'en ai marre ! Et dans la famille, c'est toujours les parents, ou alors c'est le Grand parce qu'il a le droit, et même des fois c'est le Filou parce qu'il fait des caprices, mais c'est jamais nous [sa sœur jumelle et lui, ndt] ! C'est pas juste !

Éternelle malédiction des enfants qui ont une place intermédiaire dans la fratrie, et qui ne bénéficient ni de la liberté de l'aîné, ni de l'indulgence du plus jeune. Il a raison. Il a cent fois raison. Je le lui ai dit, d'ailleurs. Et après lui avoir expliqué que les parents aussi obéissent à des règles sévères, même si ça ne se voit pas, j'ai proposé :
— Je comprends ce que tu me dis, et je vais essayer de vous laisser choisir quelque chose de temps en temps. Tiens, par exemple, tu pourrais me dire ce que tu as envie de faire le weekend prochain...

Il s'est arrêté de pleurer tout net :
— Ah oui, d'accord ! Je veux aller au Louvre !

Je ne remercierai jamais assez ma bonne étoile qui a fait que le matin même, je lui avait montré quelques photos du Louvre et non pas, au hasard, du parc Astérix ou de New York.

Louvre, donc.

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L'après-midi, je reparle de l'incident avec le Grand, et je conclus :
— Il faut que je trouve des trucs pour lesquels il a voix au chapitre.
— Il pourrait choisir ses vêtements le matin, par exemple !
— Hum... Tu crois ? C'est vrai qu'il a l'âge, mais il s'en fiche complètement, de ses vêtements...
— Oui, mais c'est une concession facile à faire, et ça lui donnera l'impression de prendre des décisions. Tu sais, c'est comme en politique : tu fais quelque chose qui ne coûte pas cher et qui fait plaisir au peuple, pour pas que les gens se rendent compte qu'ils n'ont aucune influence sur les mesures importantes.

Je soupçonne ce garçon de lire Machiavel en cachette...

mardi 21 mars 2017

Pôle Emploi et le multilinguisme

Après plusieurs tentatives infructueuses de la part de Darling (l'informatique n'est vraiment pas son fort), je décide de prendre les choses en main et de l'aider à s'inscrire à Pôle Emploi, puisque quand il y est allé en personne, on l'a renvoyé chez lui en lui ordonnant de faire ça sur Internet.
(Sans commentaire)

Alors, nom, prénom, date de naissance, nationalité, lieu de naissance, blablabla, métier exercé jusqu'ici, dates, blablabla, et puis on passe à la partie CV, et là, déjà, on s'amuse parce que "libraire" fait partie de la catégorie "vente au détail de sport et loisir", et donc il faut répondre à des questions du genre "Avez-vous une connaissance approfondie des instruments de musique ?" ou à d'autres encore plus étranges qui s'appliquent de toute évidence davantage aux vendeurs de Decathlon qu'aux chefs de rayon dans une librairie.
Bref, au bout d'un moment vient la question des langues parlées, et je me dis ouf, enfin une partie du dossier où il va briller.
Sauf qu'en fait, il n'y a que deux lignes, et on ne peut pas en ajouter d'autres.
Le cas des quintilingues n'est pas prévu.

En revanche, juste en-dessous, on peut noter jusqu'à trois permis de conduire différent. Parce que savoir conduire une moto ET une voiture ET un poids-lourd, c'est vachement plus utile que parler plein de langues quand on bosse dans une librairie internationale ou dans n'importe quel magasin de loisirs en plein centre (touristique) de Paris, bien sûr.

Grrr.