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mardi 7 février 2023

Traduction larmoyante

 Je suis en train de traduire un roman formidable. Vraiment vraiment vraiment bien. Un pitch banal, pourtant, une histoire de divorce et de pouvoir de l'imagination, mais rempli d'humour, de tranches de vie savoureuses, de dialogues truculents, et d'émotion. Et de tristesse aussi, à certains moments. Et d'émotion, encore.

Et là, je suis en train de traverser le passage le plus triste et d'avancer vers le passage le plus émouvant. Soit, en tout, une bonne soixantaine de pages que je ne peux pas relire sans pleurer – et comme je suis une idiote, je les ai relues presque tous les jours depuis que j'ai commencé cette traduction, tellement elles sont bien.

Et là, depuis hier, je les TRADUIS. Phrase après phrase.

Je suis en train d'attraper une migraine, de me déshydrater, d'épuiser mon stock de mouchoir, mais le plus embêtant, c'est que depuis hier, mon écran est complètement flou, ce qui me ralentit considérablement dans mon travail...


vendredi 18 mars 2022

Une demande raisonnable

 Chère Éditrice,

Je suis sur le point de commencer la traduction du volume suivant de la série, mais je n'ai toujours pas le contrat. Pourrais-tu me l'envoyer rapidement ?

Et pendant que j'y suis, oserais-je demander une revalorisation de la rémunération ? Je suis à 19 euros le "feuillet" depuis sept ans. Peut-être pourrait-on passer à 20 € ? En fait, avec les 8% d'inflation cumulée depuis 2015, on devrait même passer à 20,50 € pour que la rémunération demeure équivalente...

Bien à toi,

Fofo

Le lendemain :

Chère Fofo,

Bien sûr, ça me semble raisonnable. Je vais en parler à la direction et je t'envoie le contrat au plus vite.

Amitié,

Éditrice

Et puis, trois semaines plus tard :

Chère Fofo,

Je suis désolée, ta demande d'augmentation n'a pas été acceptée par la direction, car avec 19 € le feuillet, tu fais déjà partie des traducteurs les mieux payés à la jeunesse. Tu pourras renouveler ta demande de passer de 19 € à 19,50 € en fin d'année pour 2023. Cette augmentation de 50 centimes est le système mis en place chez nous, je n'ai jamais vu d'augmentation de plus de 0,50 € par feuillet d'un coup.

Je lance donc ta demande de contrat avec l'ancien tarif immédiatement. Tu devrais le recevoir dans les jours qui viennent.

Bonne journée,

Éditrice

Je pense que ça se passe de commentaires.

(Précision : c'est une grosse boîte, pas un petit éditeur qui tire le diable par la queue. Une GROSSE boîte qui fait de GROS bénéfices.)

vendredi 21 janvier 2022

Traduction phonétique

 Je relis un chapitre de ma traduction. Celui dont j'ai terminé le premier jet hier soir à minuit et quart.

"... et au milieu de la plaine, elle vit un tri vers lequel elle se dirigea".

Gné ?

Voyons un peu la VO ?

Ah oui, d'accord. She saw a tree...

(Le mode "pilote automatique", en traduction, ça ne marche pas toujours super-bien).

 


mardi 16 novembre 2021

Le prestige du métier

L'autre jour, j'étais fatiguée. Ça fait quelque temps que j'ai du mal à me mettre au travail. J'en ai parlé au dîner :

— Pff, j'ai envie de changer de métier. Je voudrais faire un truc manuel, et puis avoir des collègues, et surtout avoir des horaires et savoir que quand j'ai terminé le soir, je peux faire ce que je veux de mon temps libre sans mauvaise conscience ! Tiens, je vais suivre une formation et devenir mécanicienne cycles. Il paraît qu'on trouve très facilement du boulot, dans ce domaine.

Et là, les trois plus jeunes se sont mis à râler avec énergie :

— Hein ? Mais non !

— Moi je suis super fière que tu sois traductrice ! Je peux montrer à mes copines des livres que tu as traduit !

— Mais oui, c'est trop stylé de faire des livres !

Je ne m'y attendais pas du tout. J'ai manifesté mon étonnement :

— Mais mécanicien, c'est bien aussi, non ?

— Oui mais moins !

— Vous pourriez montrer votre vélo et dire "C'est ma mère qui l'a construit" ? Ce ne serait pas chic, ça ?

— Ben ouais mais c'est quand même pas aussi impressionnant que traduire un roman et avoir ton nom écrit dans un livre !

 

Voilà, aujourd'hui mes gamins ont prouvé que Bourdieu n'avait pas tort, avec ses histoires de culture et d'élitisme...

 

(Accessoirement, le Grand m'a fait remarquer que si j'étais mécanicienne, je ne pourrais plus voyager librement en emportant mon travail, et ma mère que mon salaire ne suffirait pas forcément à entretenir une famille de cinq personnes. Certes. Bon, ben je vais rester traductrice quelques années de plus, alors...)


jeudi 14 octobre 2021

L'aide précieuse d'un auteur

 Cher Auteur,

Je suis au milieu de la traduction de votre roman, et j'ai un problème avec le chapitre 25. Je ne visualise pas du tout le parcours du héros quand il s'enfuit du navire amarré. Pourquoi doit-il sauter dans l'eau alors que la passerelle donne sur le ponton, qui devrait logiquement donner sur le quai ? D'ailleurs, si vous pouviez me décrire de manière un peu plus précise le port, ça m'aiderait beaucoup, car en français on n'utilise pas forcément le même mot si l'endroit où passe le personnage est en bois ou en pierre, flottant ou non, parallèle au quai ou non... Merci d'avance !

Fofo


Chère Fofo,

J'imagine que je savais vaguement de quoi je parlais quand j'ai écrit ce roman il y a deux ans, mais là, à la relecture, je n'y comprends plus rien. Vous n'avez qu'à laisser planer le mystère, ou décrire tout ça de la manière qui vous sied le mieux.

N'hésitez pas à me poser d'autres questions,

Auteur


Moui, alors je crois que si j'ai d'autres questions, je vais me débrouiller toute seule, hein ?


mercredi 23 juin 2021

Déclaration de revenus des artistes auteurs

Alors oui, le mois dernier, il m'est arrivé un pépin qui s'appelle "boulot supplémentaire qui vous tombe dessus sans prévenir et qu'en théorie vous pourriez refuser mais en fait c'est un projet qui vous plaît trop et donc vous acceptez mais vous n'auriez pas dû et du coup vous vous retrouvez très en retard sur votre planning".

Bref, cette fin d'année scolaire est difficile. Comme tous les ans. Je devrais être habituée. Mais en fait non.

Et il n'y a pas que le boulot, bien sûr. Il y a les corvées, et la préparation des vacances, et la vie sociale qui reprend (y compris pour les enfants – mais QUI a inventé les fêtes d'anniversaire ?), et le pire de tout : les formalités administratives de fin d'année. Pour les cinq personnes, car le Grand ne m'est pas plus utile sur ce coup-là que les trois autres ("Mon Grand, tu sais à quelle date il faut faire l'inscription en deuxième année de fac ?" "Euh... Tu crois qu'il faut s'inscrire, maman ? C'est pas automatique ?").

Mais des fois, on a des bonnes surprises. Tenez, par exemple, hier soir, j'ai fait ma déclaration URSSAF. Figurez-vous que c'est l'organisme qui s'occupe de la sécurité sociale des auteurs. En gros. Je crois. Il me semble. Toujours est-il qu'il faut chaque année leur déclarer nos revenus. Mais pas le net imposable comme aux impôts, hein, parce que ce serait trop simple. Le brut. Ou autre chose. En fait ça dépend si on déclare en TS ou en BNC, et si on est précompté ou pas, et si les diffuseurs sont en France ou pas, et si ce sont des revenus principaux ou accessoires ou autre chose encore.

Non, moi non plus je n'ai rien compris.

N'empêche qu'il faut le faire. Et l'année dernière, l'organisme a changé. Et il y a eu PLEIN de problèmes. Mais vraiment beaucoup, beaucoup, beaucoup. Pour tout le monde, ou presque. C'est bien simple, ce n'était pas encore réglé en mai.

Alors hier soir, je prends mon courage à deux mains et ma tisane calmante dans la troisième, et je me lance. Je me connecte au site. Déjà, il fonctionne, ce qui est un bon début. Mes identifiants fonctionnent. Je regarde les sommes communiquées par les éditeurs. Elles correspondent à celles que j'ai. Il en manque une. Je réussis à l'ajouter. On me pose une question sur la dispense de précompte. Je suis capable d'y répondre. J'enregistre. Ça me dit que ma déclaration est terminée et qu'elle sera validée par l'un des conseillers.

Ça a marché du premier coup. Et j'ai mis moins d'une demi-heure. Je n'en reviens pas.

Et puis ce matin, le téléphone sonne. L'écran indique "anonyme". Comme je suis joueuse, je décroche. Je n'ai plus peur des vendeurs de fenêtres depuis que j'ai une formule magique qui les arrête net dans leur discours.*

— Allô ?

— Allô, Madame Fofo ? Je vous téléphone de l'URSSAF, pour valider votre déclaration.

Alors là, j'ai cru que j'allais tomber de ma chaise. Si vite ? Pour de vrai ? Est-ce possible ?

— Déjà ? C'est fou, ça, je l'ai faite seulement hier soir !

— Euh oui, alors non, je parle de votre déclaration 2020 sur les revenus 2019...

Ah.

Je me disais bien aussi.

Mais bon, après une longue discussion et la découverte d'une erreur négligeable sur laquelle nous avons décidé d'un commun accord de fermer les yeux, ma déclaration de juillet 2020 est désormais validée.

Vous voyez, il ne faut jamais désespérer.

Allez, plus que quelques jours à ce rythme de folie. On va y arriver !


* Je suis gentille, je la partage : "Excusez-moi de vous interrompre, mais ce numéro est celui de mon travail, donc je vous demande de l'effacer de votre base de donnée." Ils ne le font pas, bien sûr, mais comme la loi les oblige à le faire, ils ont pour consigne de raccrocher immédiatement, sans même dire au revoir, pour faire comme s'ils n'avaient pas entendu. Fin des "mais ce n'est pas un appel commercial, c'est pour un devis gratuit" ou autre argument exaspérant. Et je n'ai pas la culpabilité d'avoir raccroché au nez d'un malheureux, au risque en plus qu'il me rappelle aussitôt.

vendredi 2 avril 2021

Un mauvais chocolat fictif

 Roman pour les ados, américain. Un personnage dit qu'il va mettre la bouilloire à chauffer. Très bien. Quelques lignes plus loin, il verse de l'eau chaude dans deux mugs. Très bien. Et trois paragraphes plus loin, il pose sur la table....

... deux chocolats chauds.

Mais euh ?

 

(Oui, je SAIS qu'autrefois on faisait du chocolat chaud avec de l'eau, mais ce n'est pas un roman historique. Et je SAIS qu'aujourd'hui encore, certains mauvais bars servent du chocolat chaud faits avec de l'eau et du lait en poudre, mais là c'est censé être un bon chocolat chaud, crémeux, délicieux, réconfortant, avec chamallows et tout ! Je refuse de laisser ça comme ça. Je vais prendre l'initiative de remplacer la bouilloire par une casserole et l'eau par du lait, na.)

jeudi 4 mars 2021

Questions de CP

Alors, les rencontres avec des classes de collège, ça donne des questions relativement sérieuses et pertinentes, dont les plus indiscrètes ou incongrues concernent l'âge qu'on a ou combien on gagne par mois. Par contre, les rencontres avec les CP-CE1, ça peut donner :

— Est-ce que tu parles toutes les langues du monde ?

— Ça prend combien de temps, de traduire un livre ? Trois heures ?

— Pourquoi il est mort, ton père ? Et ta grand-mère ? Elle avait quel âge ? Elle était malade de quoi ?

Sans compter l'indémodable :

— Mais si t'as le même âge que ma maman, pourquoi tu as les cheveux gris ?

Néanmoins, dans l'ensemble, cette deuxième (et dernière, malheureusement) journée de rencontre s'est bien passée. Pas facile de parler des métiers "invisibles" du livre avec des mômes qui savent à peine lire, qui n'ont pour la plupart qu'une idée très vague de ce qu'est une langue étrangère, et ignorent absolument tout de la signification du mot "éditeur", mais je crois m'en être bien tirée. Même avec la classe de l'instit tire-au-flanc, celle que tous les auteurs connaissent, celle qui n'a quasiment rien préparé avec ses élèves et qui n'a demandé l'intervention de quelqu'un (n'importe qui, ça pourrait être un pompier ou une agricultrice, elle s'en fiche royalement) que pour pouvoir passer une heure au fond de la classe à pianoter sur son portable sans lever une seule fois les yeux de son écran. 

(Heureusement, je n'ai pas de mal à parler en public, surtout devant des gamins)

(Et à la fin de la journée, pour me détendre, j'ai fait presque QUATRE kilomètres pour retourner au RER à pied. Na.)

mercredi 2 décembre 2020

Traduction : histoire de fesses

 Un auteur de romans d'action, sur Twitter :

Aujourd'hui, pour les besoins de mon métier, j'ai fait des recherches sur les "butt phones", qui sont des téléphones portables minuscules destiné à être apportés en contrebande en prison, cachés dans le derrière.

Or, cet auteur est en train d'écrire le troisième volume d'une série... dont je suis en train de traduire le premier volume.

Bon.

J'ai quelques mois pour me préparer psychologiquement à attaquer ce chapitre-là...

mardi 26 mai 2020

Le contexte, toujours le contexte

Petite blague préliminaire :
C'est un traducteur qui entre dans un club. Tout le monde le dévisage, alors il s'adresse au premier venu :
— Excusez-moi, c'est bien ici le Club des Traducteurs ?
— Eh bien, lui répond-on, ça dépend...
— De quoi ? demande le nouveau venu. Du contexte ?
Tout le monde s'écrie alors d'une même voix :
— Admis !


Bref, tout ça pour dire que les traducteurs, qui savent par expérience que (je vous donne le premier exemple qui me vient à l'esprit) le nom "handle" en anglais peut se traduire soit par "manche", soit par "poignée", soit par "anse", selon qu'on parle d'une casserole, d'une valise ou d'une tasse (et par beaucoup, beaucoup d'autres mots encore encore si jamais c'est un verbe), exigent toujours de connaître le contexte avant de proposer une traduction possible. Les phrases qu'il y a autour, le niveau de langage, l'époque où se passe l'action, le lectorat visé, etc.

Cependant, lorsque, pendant environ une heure par jour, les trois mômes se plongent dans un roman, je deviens un dictionnaire franco-français corvéable à merci, et je dois m'interrompre toutes les trois minutes dans ma traduction pour expliquer ce que veut dire "digne", "promotion", "aberrant" ou "petrificus totalus" (non, celui-là n'est pas dans le dictionnaire, mais je connaissais quand même la réponse) (je vous laisse deviner ce qu'ils lisent).

En général, je donne immédiatement deux ou trois synonymes approximatifs, mais parfois, mon vieux travers me reprend :
— Maman, ça veut dire quoi "distordu" ?
— Euh, eh bien, ça dépend si c'est au sens propre ou au sens figuré... Quel est le contexte ?
— Attend, je te lis la phrase : "Tout était distordu".

Moralité : mes enfants ne sont pas encore des graines de traducteurs.

vendredi 3 avril 2020

Badass(e)

21h45. Je me remets à ma traduction après avoir enfin couché les enfants et étendu le linge. (Non, je ne fais pas partie de ceux qui s'ennuient pendant le confinement et ont décidé de relire A la recherche du temps perdu) (malheureusement). Objectif : relire, retaper, corriger et améliorer le premier jet du jour, soit les quelques pages que j'ai traduites à toute allure entre un cours de conjugaison et un repas équilibré.

(Cette remise en contexte n'était absolument pas indispensable, mais j'avais envie de vous apitoyer sur mon sort) (à quoi bon être une héroïne si personne ne s'en rend compte ?)

Bref, je commence par une rapide correction orthographique*, histoire d'ôter au moins les fautes de frappe (je tape très vite, mais je fais pas mal de fautes).

La plupart des fois, les suggestions du correcteur sont pertinentes. Oui, il y a un U de trop à "queluqu'un". Oui, ce serait bien de mettre un T à "il éait". Oui, je me suis un peu emmêlée les doigts quand j'ai tapé "ecpexionnel".

D'autre fois, il est à côté de la plaque. Non, quand j'ai qualifiée mon héroïne de "fémiste", je ne voulais pas dire fumiste mais féministe. Non, quand elle reproche à quelqu'un de se "froute" de sa gueule, elle n'est pas en train de le traiter de frustre : mon héroïne n'est pas aussi polie.

Et puis parfois, il a même des proposition surréaliste. Pourquoi donc, quand mon héroïne parle d'une fille "trop badass", estime-t-il que je devrais écrire "badasse" ? Parce que c'est du féminin ? Il faudrait accorder ?
Perplexe, je regarde les synonymes proposés. Et je comprends. Il me suggère "toisasse", "scrutasse" ou "regardasse". Oui, le correcteur orthographique a réellement cru que j'avais tenté d'utiliser l'imparfait du subjonctif du verbe "bader"...



* Sur Word. J'ai un autre correcteur orthographique, professionnel, nettement plus efficace et pointu, mais je ne l'utilise que juste avant la relecture finale, en y consacrant toute une soirée.

jeudi 7 novembre 2019

Remerciements de l'auteur

Cela se fait beaucoup dans certains pays comme le Royaume-Uni, beaucoup moins dans d'autres comme la France. A la fin d'un livre, parfois, il y a tout une page, voire deux ou trois pages de remerciements.
Je remercie mon agent, mon éditeur, l'illustrateur de couverture, le maquettiste, les représentants, le service de presse, les correcteurs, bref tout le personnel de la maison d'édition, et puis aussi tous ceux et celles qui m'ont aidé dans mes recherches, les libraires qui ont vendu mon livre, les lecteurs qui ont acheté mon livre, les blogueurs et journalistes qui ont parlé de mon livre, sans oublier mon conjoint, mes enfants, mes parents sans qui je ne serais rien, le bar du coin de la rue où je vais boire un café quand je suis coincée au milieu d'un chapitre, les chats qui viennent me tenir compagnie quand je suis en train de travailler...
Vous voyez le genre ?
(Tous les exemples cités sont tirés de vrais remerciements que j'ai traduits un jour ou l'autre) (Oui, même le bar et les chats)

Personnellement, j'aime bien ces quelques lignes. Parce que ça rend l'écrivain un peu plus humain, ça rend hommage aux tâcherons de l'ombre sans qui l'Artiste ferait son art tout seul et crèverait de faim, ça nous donne quelques indications drôles ou attendrissantes sur la vie privée de l'auteur ou l'autrice ("Merci aux sages-femmes qui m'ont aidée à trouver la meilleure position pour continuer à écrire alors que j'étais coincée à la maternité pendant deux mois pour une grossesse difficile") ("Merci à mon neveu pour qui j'ai écrit ce roman parce qu'il ne savait jamais quoi lire quand il était petit, même si finalement, le temps que le livre soit publié, il avait grandi et ne l'a jamais lu"), bref, j'aime bien.

Mais tout de même, j'ai toujours un petit regret. Parce que même les auteurs ou autrices qui sont abondamment traduit à l'étranger, qui ont des lecteurs dans des dizaines de pays, ne pensent jamais à l'éditrice allemande qui a acheté les droits du bouquin, l'illustratrice italienne qui a fait une nouvelle couverture encore mieux que l'originale, le libraire turc qui l'a mis en vitrine, etc.
Et puis aujourd'hui...

Merci aux merveilleux éditeurs et agents à l'étranger, et aux traducteurs qui permettent à mes paroles de voyager à travers le monde.

Aujourd'hui, pour la toute première fois, j'ai traduit un remerciement qui m'était destiné.
C'est bête, mais après avoir passé plus de deux mois sur ce bouquin de 500 pages, ça m'a touchée. Tellement que j'ai presque envie d'écrire à l'auteur pour lui dire merci...

jeudi 20 décembre 2018

Épreuve(s)

Jeudi dernier :

Chère Fofo,
Ci-joint les épreuves de votre dernière traduction. Merci de m'envoyer vos éventuelles corrections au plus tard dans une semaine.
Bien à vous,
Éditrice

Pas de bol, j'avais une autre traduction (appelons-la T2) à rendre hier soir, celle qui engloutit impitoyablement tout mon temps libre et grignote sur mon temps de sommeil depuis deux mois. Tant pis, faut s'y coller, c'est déjà bien qu'on me donne une semaine pour les épreuves de T1.

J'essaie de terminer ma traduction T2 tout en relisant les épreuves de T1 chaque fois que je ne peux pas être devant mon ordinateur, par exemple en attendant les gamins devant l'école ou en me lavant les dents. J'envoie mes 400 pages de T2 hier soir à minuit. Il ne me reste plus que 20 pages des épreuves de T1 à lire. Et dieu sait que ma relecture n'est pas superflue, car dans cette maison d'édition, on réécrit toujours tout derrière mon dos, et pas toujours à bon escient (mais que voulez-vous, c'est plutôt bien payé).
Je termine à minuit et demi. Comme trop souvent, je ne dormirai que six heures. Mais j'aurai respecté le délai.

Ce matin, mon thé à la main, j'écris un email à l'éditrice avec la liste des corrections.  "Tu me sauve" prend un S. "Les quatres amies" n'en prend pas. Cette fille n'a sans doute pas "des yeux bleus et des boules brunes". Il y a au moins une énormité comme ça toutes les cinq pages, et je vous jure que ce n'est pas de mon cru. Je termine à 10h. J'envoie l'email.

Une minute plus tard, je reçois une réponse automatique :
Bonjour à tous,
Je suis en congé jusqu'au lundi 7 janvier. Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d'années !
Bien cordialement,
Éditrice


vendredi 7 décembre 2018

Lectures intensives

– Fofo, me dit une éditrice il y a quelques jours, j'ai reçu plein de manuscrits étrangers. J'aurais besoin de faire le tri. Tu ne veux pas venir passer une matinée chez nous de temps en temps pour jeter un coup d’œil, toi qui sais si bien juger objectivement les points forts et les points faibles des bouquins ?

Elle n'a eu aucun mal à me convaincre. Quand on me propose un boulot qui me sort de chez moi, je suis (presque) toujours partante, surtout si on me prend par la flatterie.

Ce matin, donc, j'arrive à l'heure dite, et je suis accueillie par mon éditrice qui me conduit dans un beau bureau vitré, avec de la moquette par terre et une bouilloire sur la table. Elle me pose une grosse pile de manuscrits sous le nez et me plante là.
Je m'installe le plus confortablement possible sur la chaise (note : la prochaine fois, apporter un coussin), je me fais un thé (avec du lait) (oui, j'avais pensé à en apporter) (on peut me faire confiance pour ne pas oublier ce genre de choses), j'ôte mes chaussures (sinon, à quoi sert la moquette ?) et je me lance.
L'éditrice ne m'avait imprimé que 50 pages de chaque roman, en me prévenant qu'elle me donnerait la suite si ça en valait vraiment la peine.
En une matinée, j'ai donc lu les premiers chapitres de :
- Un roman historique avec des pirates et des princes ;
- Un roman humoristique sur un frère et une sœur en vacances ;
- Un roman coup-de-poing sur une amitié naissante entre deux âmes cabossées par la vie ;
- Un roman réaliste sur une secte aux Etats-Unis ;
- Un roman policier avec des gamins-détectives qui cherchent des voleurs de bijoux.

Comme aucun roman n'était excellent ou suffisamment vendeur, je ne suis jamais allée au-delà des cinquante premières pages. Mais comme aucun n'était mauvais au point de le laisser tomber au bout de quelques paragraphes ou même de le lire en diagonale, je n'ai pas pu m'empêcher de me plonger à fond dans chaque roman avant de devoir m'interrompre brutalement.

J'ai l'impression d'avoir passé ma matinée à voyager dans des contrées différentes, mais en devant à chaque fois reprendre le train pour ailleurs alors que je venais à peine de faire le tour de la gare d'arrivée.


mercredi 24 janvier 2018

Chanson post-rupture

Alors voilà, je cherche une chanson pour se remettre d'une rupture, c'est pas pour moi, c'est pour une amie...

Non, en vrai, c'est pour le boulot. Maintenant que je vous ai bien fait pleurer sur ma situation difficile, vous allez vous précipiter pour m'aider, pas vrai ? Surtout si je blogue à une heure du matin parce que je viens juste de terminer la correction orthographique de mon dernier texte ?

Alors, le contexte : ce sont deux ados qui discutent, dont l'un vient de se faire plaquer par son petit copain et pleurniche dans les bras de sa meilleure amie sur le mode "L'amour ça craint" et "Je voudrais ne jamais l'avoir rencontré". Tu as fichtrement tort, lui répond en substance son amie, en lui balançant deux citations à la tronche pour appuyer ses dires : "Mieux vaut avoir aimé et perdu que ne jamais avoir aimé du tout", une poésie de Tennyson, parce que c'est une ado vachement cultivée, et puis un extrait d'une chanson totalement inconnu dans nos contrées et qui veut dire en gros que c'est mieux d'avoir un peu d'expérience et de mieux connaître la vie, quitte à être un peu plus triste.

Donc voilà, il me faudrait un extrait de chanson pour remplacer celui-là, parce que j'ai déjà mis beaucoup trop de notes culturelles dans ce roman alors qu'il ne s'y prête pas vraiment. Il faut que l'extrait réponde à trois critères :
- A peu près adapté à la situation, donc avec toujours l'idée que "la rupture ça fait mal mais c'est toujours ça de pris" ;
- Très très célèbre, y compris pour la génération du jeune lecteur, OU tellement explicite que ça se passe d'explication ;
- En français de préférence, ou alors il faut que ce soit une chanson tellement connue qu'il ne sera pas nécessaire de la traduire.

Quelqu'un a ça dans son magnétophone sa playlist ?

mercredi 22 novembre 2017

Des personnages en situation précaire

Couchés sur un énorme disque de pierre posé en équilibre sur une pyramide. En-dessous, un gouffre – avec au fond des piques de métal, pour faire bonne mesure. S'ils bougent le moindre muscle, ils sont morts. Mais ils n'ont plus qu'environ trois minutes pour sauver le monde (et accessoirement la sœur du héros), donc il faut qu'ils bougent. Et puis de toute façon, le disque est incliné, et il commence à glisser.

J'ai toujours des scrupules à laisser mes personnages dans des situations pareille au moment d'aller au lit.

J'ai même regardé si par hasard je ne pourrais pas les sortir de là en traduisant deux ou trois pages de plus que prévu, pour avoir bonne conscience. Mais trois pages plus loin, ils sont en train de détaler dans un couloir qui se termine sur un précipice, poursuivis par un gigantesque rocher qui roule vers eux à toute allure. Donc tant pis, je les laisse sur leur disque de pierre jusqu'à demain matin. Au moins, ils sont couchés...

mercredi 27 septembre 2017

Urgence (énième épisode)

Quand une éditrice m'avait contactée mi-juin pour une urgence estivale, à défaut de pouvoir respecter les délais qu'elle me proposait, je lui avais proposé le compromis suivant : un tiers du texte fin août, et le reste fin septembre.
Je n'aime pas trop faire une remise de traduction en deux fois, parce que j'aime avoir tout traduit pour être sûre de mes choix, et aussi parce que ça me fait faire deux relectures générales finales : une du premier tiers, et une de la totalité, premier tiers compris (pour avoir une vue d'ensemble). Mais bon, puisque c'était urgent, j'ai envoyé ce premier tiers fin août, comme prévu. Je n'ai pas eu de retour.

La semaine dernière, j'écris à l'éditrice :
Chère éditrice,
J'arrive au bout de ma traduction et vais bientôt commencer ma relecture générale. Si tu as des remarques sur la première partie, c'est le moment de me les faire, pour que j'en tienne compte !

Pas de nouvelle. Tant mieux, ai-je pensé : elle n'a rien à dire. Mon travail est parfait.

Elle m'a écrit aujourd'hui :
Chère Fofo,
J'ai reçu un roman humoristique pour lequel j'ai besoin d'une fiche, je peux te l'envoyer ? Et au fait, je me rends compte que j'ai oublié de répondre à ton message de la semaine dernière... En fait je n'ai pas eu le temps de lire la première partie que tu m'as envoyée fin août. Mais ne t'inquiète pas, je suis sûre que ce sera très bien !
À très vite,
Éditrice

Sans commentaire.

vendredi 16 juin 2017

Urgence estivale

Mercredi matin, email :
Chère Fofo,
Je t'écris parce que je voulais te proposer une nouvelle traduction, d'un roman très sympathique dont les droits ont déjà été vendus dans sept langues ! Tu trouveras plus d'information dans la présentation en pièce jointe. J'espère que ça te tentera !
Bien à toi,
Editrice

Jusque-là, j'étais ravie. Et puis j'ai lu le post-scriptum :

PS : Il y a 400 pages, et j'aurai besoin du texte pour fin août.

Ah.
Alors, mettons que je lâche ce que je suis en train de faire actuellement (pas d'urgence : comme j'avais un trou, j'ai pris de l'avance sur mon planning de l'automne) et que je m'y mette immédiatement.
Voyons, du 23 juin au 1er juillet je suis sur un vélo, à partir du 8 juillet les enfants sont à la maison à plein temps, et du 13 juillet au 30 août je suis en vadrouille avec mes mômes. Mettons que je travaille un peu, quand j'ai le temps. Entre les quatre repas par jour (acheter, préparer, cuisiner, laver, ranger) et les deux lessives quotidiennes (trier, étendre, plier, ranger), et bien entendu les sorties avec les enfants (organiser, préparer, conduire, visiter, revenir, ranger), je dois pouvoir faire, disons... entre trois et cinq pages par jour ? Sauf au camping, bien sûr. Et les jours où on voyage. Et ceux où nous avons prévu une grande sortie...
Bon, le calcul est vite fait, en réalité.

Chère éditrice,
J'aurais vraiment aimé accepter, mais avec les vacances scolaires qui arrivent, je ne vais vraiment pas réussi à traduire 400 pages d'ici fin août... Je le regrette beaucoup. J'imagine qu'on ne peut pas repousser la remise à fin septembre ?
Bien à toi,
Fofo

48h de silence.
Ce matin, elle m'appelle :

— Allô, Fofo, écoute, je t'appelle pour en discuter, parce que j'aimerais bien que ce soit toi qui le fasses... Et puis je dois t'avouer que j'ai contacté d'autres traducteurs, et je n'ai eu que des réponses négatives. Tous ceux qui ont des enfants partent en vacances, et même ceux qui n'en ont pas...

(Ces traducteurs, quels flemmards, franchement !)

— Il doit bien y avoir quelques traducteurs qui ne partent pas, non ?
— Il y a aussi ceux dont le planning est déjà plein.

(Ils sont pénibles, ces traducteurs, à prévoir du travail plusieurs mois à l'avance, au lieu d'attendre gentiment près de leur téléphone qu'on leur donne un truc à faire !)

— Mais pourquoi est-ce que c'est aussi urgent ? J'ai vu que le livre en VO va sortir en novembre. Vous espérez le sortir en même temps ?
— Non, non, il est prévu pour janvier, mais on a une réunion des représentants début septembre.

(J'aurais dû m'en douter : c'est toujours à cause de la réunion des représentants.*)

— Et si, fin août, je te donnais un tiers de la traduction, plus un résumé détaillé du reste du livre ? Peut-être que les représentants s'en contenteraient ?
— Mmm... J'aurais aimé leur donner le texte complet.
— Mais vous venez juste de l'avoir, ce texte ? Parce que si tu m'avais contactée il y a deux ou trois semaines, j'aurais peut-être accepté.
— C'est vrai ? C'est dommage ! Non, on l'avait déjà, mais on vient juste de faire notre programme 2018, donc on ne savait pas qu'il allait paraître en janvier.

(Et bien entendu, il n'est venu à l'idée de personne que même s'il devait paraître en mai ou septembre, on pourrait quand même le mettre en traduction tout de suite. Non.)

— Écoute, je suis vraiment désolée, mais c'est trop tard pour annuler mes vacances et inscrire mes enfants dans une colonie !
— Bon, je vais y réfléchir. Je te rappelle d'ici ce soir.


Finalement, elle a accepté la remise partielle fin août et le reste fin septembre. Puisque je m'obstinais à vouloir partir en vacances avec mes enfants...

*Pour ceux qui n'y connaissent rien, les représentants sont les intermédiaires entre éditeurs et librairies : ceux que les éditeurs doivent convaincre que tel livre est super, pour qu'ils convainquent à leur tour les libraires d'en mettre plein d'exemplaires dans leur librairie.

mercredi 3 mai 2017

Lecture urgente

Bien sûr, c'est quand on n'a pas eu une seule nuit correcte depuis une semaine, ni une seule journée sans un enfant malade à la maison, quand le plus jeune oscille entre 39° et 40°, et qu'en plus c'est mercredi et qu'on doit faire tous les allers-retours à l'école et aux activités des Things pour épargner un Darling convalescent, qu'on reçoit à 13h l'email suivant :

Bonjour Fofo,
J'avais oublié que j'avais une deadline pour aujourd'hui pour le roman en pièce jointe, j'ai réussi à négocier une rallonge jusqu'à demain matin, vous pourriez y jeter un coup d’œil ? Vous me sauveriez la vie ! Merci d'avance !

Sur quoi on découvre que le roman en pièce jointe est une dystopie pour "jeunes adultes" de 450 pages. Si.

Cela dit, j'ai tout de suite vu le bon côté des choses : ce soir, au lieu de bosser jusqu'à minuit devant mon ordinateur, j'ai un prétexte en or pour aller me coucher très tôt. Pour lire, certes, mais au lit. D'ailleurs, j'y vais de ce pas.

(Mais non, je ne vais pas passer ma nuit dessus. On me demande de "jeter un coup d'oeil". Donc je vais lire cent pages, parcourir la suite en diagonale, et lire les 50 dernières pages. D'habitude je n'aime pas faire ça, mais là, je n'ai pas le choix !)
(Mais non, je ne vais pas m'endormir dessus. Quel que soit mon niveau de fatigue, je ne m'endors jamais sur un bon roman. Si je pique du nez, c'est que le roman n'est pas si bon que ça : un critère infaillible...)
(Mais non, cet éditeur n'est pas un esclavagiste. Il ne m'a presque jamais fait ce coup-là, d'ailleurs. Il est débordé, lui aussi, voilà tout...)

mercredi 19 avril 2017

Lecture poussive

C'est un roman qui m'a été envoyé en même temps par deux éditrices différentes, avec la même consigne : "A lire rapidement, car c'est LE gros coup de telle maison d'édition étrangère pour ce semestre". D'accord.

Je m'y suis donc plongée. C'est un roman historique classique. Ça se passe à une époque qui n'est pas forcément mon dada, mais j'ai des goûts assez éclectiques, en matière de lecture, et j'aime découvrir de nouvelles ambiances. Une histoire d'apprentissage, un narrateur plutôt attachant, un style correct... Oui, c'est pas mal. J'aurais éventuellement pu souhaiter des dialogues un peu plus vifs... des personnages un peu plus intéressants... des aventures un peu plus trépidantes... des scènes d'ambiance un peu plus détaillées... des retournements de situation un peu plus surprenants... mais enfin, ce n'est pas un mauvais roman. Disons que je n'ai rien à lui reprocher.

Sauf qu'au moment d'aller me coucher et de lire encore un peu au lit, alors qu'il ne me reste plus qu'une quarantaine de pages, je me rends compte que je préférerais largement dormir tout de suite, et que je pourrais même me passer de terminer ma lecture (ce qui m'arrive très rarement).

Est-ce que, si je mets sur ma fiche de lecture "Un roman que je n'ai lu que parce que j'étais payée pour le faire", ça suffira à mes éditrices, vous croyez ?